Un triste destin

 

Perdre la lumière est la plus grande douleur de l’existence humaine, la vie d’une personne malvoyante est une nuit sans fin avec ses innombrables difficultés. Cependant parmi ces malvoyants, certains ont réussi à surmonter ces obstacles pour se tendre vers des projets  d’avenir. Et moi-même je suis une de ces infortunées qui ont su s’adapter.

Je m’appelle Phan Thi Phuong Dung, née le 28-01-1981, habitant au n° 8/2 de la rue Tran Phu, district 5, ville de Vung Tau. C’est une ville balnéaire très renommée, connue par tout le monde, et cependant si lointaine et inconnue pour moi !

Quand je m’apprêtais à saluer la vie, toute ma famille était anxieuse dans l’attente d’un garçon qui réjouissait et le côté maternel et le côté paternel, car avant moi il y a deux filles. Mais le destin se jouait des espoirs humains. A la naissance, je fus une mignonne petite fille, avec cependant des yeux si étranges, des yeux totalement imperméables à la lumière. Ma famille a bien tout essayé mais c’était sans espoir.

Le temps passe et je vis silencieuse à l’ombre protectrice de ma famille. A l’âge de 10 ans, mes parents ont eu des nouvelles sur l’école spéciale Nguyen Dinh Chieu de part d’un collègue de bureau de mon père, et ils ont décidé très vite de me faire inscrire dans cette école.

Cette école est située en centre ville et est réservée à l’enseignement des enfants malvoyants. Les premiers jours à l’école, inoubliables dans ma mémoire, si loin de la chaleur familiale, j’étais si triste et si pleine de larmes refoulées. Ma maitresse m’avait pris la main pour m’apprendre à sentir les lettres en relief. C’était très difficile pour moi et le papier et la plume pour nous autres aveugles sont si particuliers. Cependant de jour en jour j’arrivais à me familiariser avec ce genre de caractères.

Quand j’arrivais à la classe de CE2, ma classe est la première à expérimenter une classe commune aux élèves malvoyants et les élèves normaux, et pour moi en particulier, c’était une épreuve difficile car il y avait une nouvelle école, une nouvelle classe, de nouveaux camarades…A ce moment le travail de classe est aussi devenu plus important, et je n’avais plus le temps de venir jouer avec mes amis de l’école Nguyen Dinh Chieu.

Mon plus grand handicap dans ces classes communes se révèle pendant les cours de sciences naturelles, car les enseignants écrivent sur le tableau et je n’arrive pas à tout noter. Mais après chaque cours, quel réconfort d’avoir des aides de tant de camarades. Grâce à ce soutien et aussi grâce à mes efforts, j’arrive à avoir de bons résultats pendant toutes ces années au collège.

 

L’amour de mes parents m’a donné des ailes…

La lecture de mon carnet scolaire et de ses bonnes notes ont rempli de joie ma famille. Mais peu de gens savent que c’est le fruit d’une longue suite d efforts sans relâche !

Sur ma famille, je pressentis en moi les traits déterminés, courageux et cependant chaleureux dans le caractère de ma mère. Elle a dû surmonter tant d’obstacles et de peines pour s’occuper de moi, qui suis la source de la plus grande infortune de sa vie. Maintenant elle a pu sourire au bonheur, car le quatrième enfant sur lequel mes parents ont porté tant d’espoir va devenir étudiant dans une école renommée.

Après l’école primaire puis le collège, je me suis toujours efforcée d’être une bonne élève. Non seulement dans les études, j’ai aussi exercé mon talent dans la musique et le chant. A 15 ans, j’ai participé à des soirées artistiques de l’école. Avec la troupe de l’école, j’ai parcouru le pays pour des représentations. J’ai même représenté l’école à  un récital Asie-Pacifique organisé à Taiwan.

Mais je dois me consacrer d’abord à mes études, et ne peux plus tellement m’adonner à ces occupations favorites. Mes efforts dans l’étude ont attiré l’attention non seulement des personnes malvoyantes, mais aussi de tous ceux qui m’entourent pour leur envoyer le message d’un désir de vivre intégrée dans la communauté. Et notre volonté de s’élever est comme une sorte de lumière d’aube pour nous.

 

S’affirmer.

Quand j’ai été reçue à une école supérieure technique, j’ai continué à travailler dur pour ‘briller’ en classe. J’ai voulu affirmer que les étudiants malvoyants ne sont pas derrière les personnes normales. A mon admission, le corps dirigeant de l’école a des doutes, mais on m’a accepté au vu de mon parcours et des résultats obtenus. Mais en classe, les enseignants ne peuvent s’empêcher de douter sur ma capacité à suivre les autres…Je suis l’unique élève handicapée, et aucun enseignant ne peut se consacrer à l’étude des caractères en relief ou des touches du clavier de l’ordinateur, rien que pour une élève. On donne donc des cours comme d’habitude.

Dans l’amphi, les étudiants notent pendant qu’une fille aveugle enregistre en silence toutes ces connaissances sur une cassette. Matin et soir je tâtonne ma voie avec mon bâton pour aller du quartier d’internat vers les classes, avec l’unique outil (la cassette) pour enregistrer de 5 à 6 heures de cours. La nuit venue, je passe de longues heures à transcrire en Braille le contenu des cassettes. Et je passe avec succès les examens de matière. Le temps passe, un an, deux ans, et les leçons s’accumulent. Parfois je me sens découragée devant ce tas de matières. Heureusement ma famille, mes camarades et mes professeurs ne cessent de m’encourager. Et je suis arrivée quand même à la dernière année de l’école. J’ai même obtenu des résultats remarquables aux examens de sortie de l’école. Je suis particulièrement émue à la remise de diplôme en pensant à tout ce chemin parcouru. Tout ceci serait impossible sans l’amour de ma famille, l’amitié de mes camarades, et le dévouement de mes professeurs.

Mon petit rêve d’avenir est de pouvoir enseigner la musique aux enfants de ma condition. Je pourrais leur communiquer non seulement mon savoir, mais aussi mon expérience de la volonté de surmonter son handicap. Pour s’élever et devenir quelqu ‘un d’utile dans la vie.

La narratrice : Phan Thi Phuong Dung

 

 

 

Je m'appelle Nguyen Duc Anh Manh, je suis né et j'ai grandi dans la province de Dak-Lak. Nous sommes trois frères, mon frère aîné, Nguyen Duc Anh Minh et moi, le second, nous sommes tous les deux aveugles. Notre terre natale est une région montagneuse, qui a subi les conséquences désastreuses de la guerre. Sans aucun doute, elles nous ont volé la lumière de nos yeux depuis que nous n'étions qu'à l'état fœtal. Avant d'aller à l'école, conscient de ma condition de non-voyant, j'étais très découragé, ne sachant pas ce que je pourrais faire, ni devenir.

En 1996, à l'âge de dix ans, je fus admis à l'Ecole des Aveugles Nguyen Dinh Chieu de Hochiminh Ville. Là, les professeurs et les camarades ont guidé mes pas. Là, tombèrent petit à petit mes complexes personnelles et la vie m'apparut pleine de sens. A l'école, en dehors des heures de cours et des apprentissages de repérage dans l'espace et de déplacement, je commençai un enseignement musical, que j'adore et que je poursuis encore maintenant. Quand j'avais 3 ans, la voix de mon père me chantant des berceuses me transportait littéralement. Et je tombais amoureux des chansons sorties du petit poste de radio de mon grand-père. A partir de ce moment, je venais à la musique en pianotant le petit orgue que mes parents m'ont offert. En 1994, je suivis mes premières leçons d'orgue chez un professeur de musique du village. L'été 1997, je fus désigné pour participer à un festival d'orgue organisé à Nha Trang. Mon professeur de solfège à l'école NDC est Monsieur Nguyen Van Thanh. C'est lui qui m'a éclairé sur la beauté transcendante de la musique, et grâce à lui, je deviens membre du groupe musical de l'école.

En 2003, je participai au festival de musique des pays de l'Asie du Pacifique organisé en Australie. Le voyage m'a été riche de connaissances quant à la beauté culturelle du pays étranger. En 2007, j'ai participé au festival de musique " Du cœur au cœur " organisé à Hochiminh Ville pour tous les handicapés. Après les prestations, c'était des moments remplis d'expériences de vie que nous nous transmettions, ce qui m'aida à me rapprocher un peu plus des autres.

Je suis actuellement en section de musicologie à l'Ecole Normale Centrale n°3. J'espère simplement devenir professeur de musique. Et je souhaite - ce que souhaite chaque personne handicapée, je présume - que tous les handicapés puissent avoir de meilleures conditions d'intégration à la société.

 

 

 

Hà Nôi, le 27-7-2006

 

A l'association Vietnam les Enfants de la dioxine,

A Monsieur Claude et Mesdames Suzon et Marie-Hélène,

 

 

Aujourd'hui, profitant d'un moment libre, je vous écris cette lettre, en vous souhaitant tout d'abord à vous et vos familles une très bonne santé.

Je vous imagine en ce moment très occupés ou en train de vous reposer en famille après une dure journée. Néanmoins, veuillez prendre un peu de temps pour écouter mes confidences, je vous prie.

Chers mesdames et monsieur, je vous décris ci-après notre situation familiale, pour que vous puissiez vous rendre compte. Mon époux et moi avons deux enfants, tous les deux atteints d'une maladie dangereuse. Dans nos campagnes, tout le monde vit uniquement du travail des champs, il n'y a pas d'autre alternative, c'est pourquoi nous sommes dans des conditions de vie très difficiles. Les enfants gravement malades, mon mari souvent souffrant à cause de la dioxine depuis les fronts du Sud, je dois m'occuper seule du travail à la rizière puis des tâches ménagères, sans un moment de répit. Il y a des nuits que je passe à pleurer d'impuissance, de peur que mon mari et mes enfants tombent malades un jour ou l'autre, car où pourrais-je trouver de l'argent pour pouvoir les soigner? Je gagne chaque jour à peine de quoi nourrir mes enfants, et d'une manière frugale!

Chers monsieur Claude, mesdames Suzon et Marie-Hélène, mes enfants me disaient à maintes reprises: nous sommes très tristes de ne pouvoir nous mêler aux camarades pendant les récréations, alors qu'ils s'amusent gaiement, nous restons là à les regarder avec envie, pourquoi tu ne nous emmènes pas là où on nous soignera? et à chaque fois, je leur répondis mais avec quel argent? Finalement, l'été 2004, j'ai vendu nos cochons et notre paddy, j'ai pu réunir 2 millions de Dông, et voilà nous trois à l'hôpital pédiatrique central pour un traitement qui aurait duré 2 semaines. Les dépenses en diagnostic, en traitement avaient eu raison de nos économies, à la fin nous n'avions même plus assez pour manger, alors que nos repas ne coûtaient que 5.000 dông pour trois! Au bout de ces 2 semaines, l'hôpital pédiatrique nous envoyait à l'hôpital Viêt-Duc (germano-vietnamien) pour une chirurgie cardiaque. Là, on nous demandait 30 millions par opération, et ne tenait pas compte de l'assurance scolaire des enfants. Je me suis évanouie suite à ces émotions puis nous reprîmes le chemin du retour, grâce aux patients qui l'un 5.000, l'autre 10.000, nous ont donné de quoi payer le car.

Chers monsieur Claude, mesdames Suzon et Marie-Hélène, je tombai malade après cet épisode. J'ai beaucoup réfléchi à la manière de sauver mes enfants. J'ai écrit partout, envoyé leurs photos aux quatre coins, et finalement la chance nous a souri. Grâce à vous, à votre association, mon garçon a pu être opéré du cœur à l'hôpital germano-vietnamien, avec l'argent remis par Mme Thinh, votre représentante. Ta Quang Phiên est en convalescence en ce moment à l'hôpital.

Nous sommes infiniment heureux, notre enfant est sauvé maintenant, grâce à vous, et à votre association. Nous vous écrivons aujourd'hui pour vous en remercier, mais aussi pour vous implorer d'aider à présent Ta Thi Thuy Trang, la grande sœur de Ta Quang Phiên, car nous ne pouvons rien, étant tellement pauvres!

Encore une fois, veuillez accepter nos vœux de santé.

 

Pham Thi Mân

et les enfants Ta Quang Phiên et Ta Thi Thuy Trang

 

 

MA  MARRAINE

                        (de Nguyên Van Hao, Kim Son, Ninh Binh)

 

  

Dans la société humaine, à côté des mauvais individus, existent toujours des bonnes et des très bonnes gens. En silence, doucement, elles effectuent des tâches humanitaires, philanthropiques. Elles vont au devant des personnes nécessiteuses, des handicapés, des malades, des infortunés, des délaissés, pour soutenir, réconforter, compatir, partager. Ce sont des cœurs généreux, nobles, et infiniment indulgents.

Ma marraine, une marraine dans le crépuscule de l'âge, à la santé décroissante. De nombreux monts, fleuves, et mers nous séparent, et bien que nous ne faisions pas partie d'une même patrie, elle veille sur moi et sur d'autres enfants handicapés. Elle a ouvert son cœur bienveillant, étendu ses bras protecteurs pour me recueillir : moi, qui suis devenu son filleul. Sans aucune appréhension et sans me rejeter à cause de mon infirmité, elle m'aime et s'intéresse à moi.

Deux ans déjà que j'étais soutenu, protégé. Lorsqu'on m'avait annoncé il y a deux ans qu'une marraine voulait m'aider, j'étais ému et profondément touché, mon cœur s'étranglait, mes larmes m'aveuglaient. Et pourtant, je me sentais transporté, c'était comme si je fus guéri de mes maladies. Et je remerciai le ciel et les gens charitables qui m'ont conduit jusqu'à elle, que je ne connaissais point. Ma marraine qui ne m'a jamais vu, si ce n'est que par les photos et les descriptions concernant ma famille et moi-même. J'étais très laid sur la photo, mais ma marraine m'a regardé avec ses yeux remplis d'amour et de larmes. Et c'est comme cela qu'elle m'a ouvert ses bras, pour me recueillir, me consoler et m'encourager.

A travers chacune de ses lettres, je ressens une affection sans limites qu'elle me réserve ainsi qu'à tant d'autres enfants handicapés. Ses paroles douces, chaudes me disent souvent : du courage, mon enfant, ne sois pas triste à cause de ton sort, n'aie pas peur de la vie, dis-toi que la tienne sera plus belle quand tu auras la foi et l'espoir, et n'oublie pas qu'à tes côtés il y a des gens qui comprennent tes malheurs et sont prêts à t'aider, et moi, je suis également près de toi, alors ne te laisse pas choir.

Ma marraine me réconforte sans relâche. Elle me raconte des histoires qui parlent d'enfants infirmes, de gens pauvres, abandonnés et ceux dont le destin est encore moins enviable que le mien. Et pourtant, ils se sont surélevés de leur condition, ils respectent et affectionnent la vie, et ils ont beaucoup fait pour la société. Elle m'a aussi raconté l'histoire de sa propre famille, qui a rencontré d'innombrables périls. Ainsi, elle et les siens ont enduré la guerre et vécu sous le joug des fascistes, ils étaient emprisonnés, maltraités, et leur vie était mille fois difficile, car ils ont enfin dû s'exiler dans un pays qui n'était pas le leur.

Elle m'a offert un livre qu'elle a écrit sur les enfants handicapés, les miséreux, les laissés pour compte. J'ai saisi le sens du message qu'elle a voulu transmettre : amour et générosité. Notre infirmité n'a pas réussi à la repousser, car c'est avec tendresse et bienveillance qu'elle est venue partager notre souffrance. A travers ses lettres qu'elle m'envoie, chaque mot, chaque lettre me sont comme son souffle doux et chaud à mon oreille, et je me rends compte de l'immensité de l'amour qu'elle m'offre. Elle m'a encouragé à espérer et à avoir confiance, en me dépeignant des vies exemplaires, modèles que je m'efforce à suivre. Je suis conscient de mon bonheur de l'avoir, cette marraine tellement généreuse, clémente, magnanime.

C'est la mère spirituelle la plus adorée, la bonne et gentille fée protectrice des pauvres, des malades, des malheureux et surtout des enfants nés dans un corps mutilé comme nous le sommes.

Depuis que je l'ai rencontrée, j'ai franchi le seuil d'un autre monde, là où il n'existe qu'amour et espoir. C'est là qu'on trouve compassion, et partage de la souffrance avec des gens malheureux, infirmes, malades, malchanceux, esseulés et c'est là que moi-même et tant d'autres avons trouvé les remèdes les plus efficaces pour guérir les plaies du corps et de l'âme.

En cet endroit, j'ai aussi découvert cette vérité : l'amour et la générosité franchissent la barrière des pays, des peuples, des couleurs de peau. Ainsi, je sais qu'il existe de nombreuses personnes aux âmes nobles, toujours prêtes à partager, compatir et faire naître la joie et le bonheur chez les êtres au sort malchanceux.

J'espère que les infirmes, les malades, les pauvres, les infortunés, les délaissés rencontreront sur terre les bons cœurs pour les aider, comprendre et partager leur malheur, que tout le monde s'aimera et s'unira les uns aux autres. Pas de distinction, ni d'éviction mais un respect mutuel. Comme les premiers rayons d'un jour nouveau chasseraient la froideur et la brume de la nuit, en répandant la chaleur à toutes les créatures. C'est ainsi que tous les miséreux, abandonnés, infirmes, malades espèrent que les âmes charitables viendront vers eux, afin de rapiécer et réchauffer leur vie.

 

Nguyên Van Hao

 

 

 

Le cœur d’une mère

(Récit rédigé par la mère de Ngoc Anh et de Tuân Anh)  

Je me suis mariée en décembre 1968 au moment où les Américains cessaient plus ou moins de bombarder le Nord Vietnam. Je me croyais une femme heureuse, mon époux et moi étions de la même promotion de la Faculté de Biologie et de Chimie de l’Université de Hanoi et nous étions amoureux l’un de l’autre. Notre mariage fut célébré juste après la Fac. A cette époque-là, le Vietnam était divisé en deux et mon bonheur était aussi fragile qu’une toile d'araignée. Deux mois après notre union, mon époux fut mobilisé et muté dans une zone libre à Tây Ninh, au service de la Commission Médicale Populaire. Là-bas, une grande quantité d’agent orange avait été déversée pour détruire la végétation. 

Durant toutes ces années de séparation, je travaillais consciencieusement dans l’espoir de retrouver mon époux à la fin de la guerre. Je rêvais souvent d’être dans le bonheur de le retrouver et de partager avec lui les bonnes choses de la vie, puis d’avoir de jolis enfants et de les élever …. J’étais persuadée que nous serions heureux tous les deux jusqu’à la fin de notre existence malgré les difficultés quotidiennes. 

Six mois après la réunification du Vietnam, mon époux fut de retour. C’était avec une joie immense que nous nous retrouvâmes. En février 1977, 8 ans après notre mariage, je mis au monde une petite fille, Ngoc Anh.  

Mais j’ignorais que l’arrivée de ma petite fille allait être le début d’une vie remplie de malheur et de douleurs. D’abord, je me rendis compte que les yeux de ma fille ne réagissaient pas à la lumière. Puis, au fil des mois, je pouvais constater qu’elle ne progressait pas normalement comme les autres bébés. A 18 mois, elle ne pouvait pas se tenir debout toute seule. Les années passées, tout en grandissant physiquement elle restait mentalement comme un enfant de 3 ans et n’arrivait pas à marcher. J’essayais par tous les moyens de lui apprendre à parler, mais elle arrivait à bégayer seulement quelques mots et  sa mémoire ne dépassait pas celle d’un enfant de 3 ans. 

Pendant son enfance, Ngoc Anh soufrait d’une légère convulsion chaque fois qu’elle avait de la fièvre. Mais cela s’aggravait avec le temps et les crises d’épilepsie étaient de plus en plus fréquente chez elle la nuit, ce qui m’obligeait d’être à son chevet et de veiller sur son sommeil. A partir de sa 15e année, j’étais obligée de lui donner des neuroleptiques. Aujourd’hui, à 25 ans, elle est plus grande que moi, mais son état nécessite constamment un soin attentif, pour ses repas ainsi que pour son hygiène individuelle, pourtant elle a ses règles depuis sa puberté comme n’importe quelle jeune fille. 

En 1981, lorsque Ngoc Anh avait 4 ans, je mis au monde un petit garçon que nous appelâmes Tuân Anh. Heureusement, il se développait normalement. Néanmoins, je devais continuer à travailler pour gagner ma vie tout en m’occupant en même temps de mes deux enfants dont l’aînée ne pouvait rien faire, c’était très dur !  

Mon époux, de son côté, avait honte d’avoir une fille handicapée, il ne parlait jamais de Ngoc Anh comme si elle n’avait jamais existé. Quant à moi, je faisais de mon mieux pour assumer toutes les tâches dans notre foyer pour que mon mari puisse se consacrer entièrement à sa carrière professionnelle. Ma fille me donnait sans cesse des soucis, mais cela ne m’empêchait pas de l’aimer et de lui donner de ma tendresse, car elle était tout de même de mon sang. 

Le pire m’arriva en 1991, lorsque mon époux devint un grand diplômé et commença à obtenir des promotions importantes, son revenu était nettement amélioré et nous ne devions plus nous inquiéter pour des questions financières, mais il tomba amoureux d’une autre femme. Il  rentrait très tard le soir, sa présence parmi nous se faisait de plus en plus rare, puis il finit par me dire qu’il voulait divorcer pour aller chercher un autre bonheur ( !) . Cela me brisa le cœur, c’était la dernière chose que je pouvais imaginer, j’eus l’impression que tout s’assombrissait autour de moi ! Mais je m’efforçai de me calmer et de le convaincre de rester avec nous. Je lui rappelais que je l’avais attendu pendant de longues années de guerre, que j’avais sacrifié toute ma jeunesse pour lui et surtout que je lui étais restée toujours fidèle. Maintenant que nous avions deux enfants, il était le seul appui pour nous trois ; notre fils avait seulement  9 ans, à cet âge il avait besoin d’un père pour suivre son exemple. Je le suppliai de rester avec nous jusqu’à ce que notre fils atteignît sa majorité. Cependant, j’avais vite compris qu’il n’y avait plus aucun espoir de le garder, car son cœur n’était plus avec nous. Ma belle-mère qui m’avait toujours défendue, me tourna le dos également. D’après elle, il n’y avait jamais eu de personne handicapée dans sa famille et elle déduisit ainsi que j’avais sans doute été une mauvaise personne dans ma vie antérieure pour avoir une fille pareille. J’étais tellement seule ! Pendant un an, depuis que mon époux avait parlé du divorce, j’avais perdu 5 kilos. 

J’avais beaucoup réfléchi à tout cela et j’aimais mes enfants de plus en plus, sans aucune limite. J’étais consciente que je devais être forte pour m’occuper d’eux, car s’il m’arrivait quelque chose, il n’y avait personne pour veiller sur eux. J’ai donc fini par accepter le divorce pour que mon époux puisse se remarier.  

Et nous voilà donc tous les trois. Je travaillais dur pour m’assurer que mes enfants ne manquent de rien. Je tenais à montrer à mon petit garçon que je l’ aimais énormément et qu’il pouvait toujours compter sur moi. Cependant, ce n’était pas simple d’assumer le rôle d’une mère et de remplacer un père en même temps.  

En 1992, ma famille et mes amis me conseillèrent de placer Ngoc Anh au Centre Hoa Binh, nouvel établissement réservé aux enfants qui étaient victimes de la dioxine. Cela me donna un espoir qu’après une période de soins, elle pourrait marcher et que je ne devrais plus la porter pour l’emmener à la salle de bain ou aux toilettes - car elle était plus grande et plus lourde que moi. Malheureusement, comme elle était à la fois aveugle et oligophrène, la directrice du Centre refusa de la prendre et elle me suggéra de la placer à l’Ecole Nguyen Dinh Chiêu, réservé aux enfants non-voyants. Cette dernière la refusa également puisqu’elle ne pouvait pas marcher d’autant plus qu’elle était oligophrène. A ce moment là, j’avais envie de crier :  « Mon Dieu, il n’y a pas un seul organisme humanitaire dans ce monde qui veut s’occuper de ma fille ? » 

Je continuais donc de m’occuper de Ngoc Anh toute la journée et cessais de penser à la possibilité de la soigner. Parfois, quand elle avait des convulsions ou une crise d’épilepsie la nuit, je veillais sur elle toute la nuit et j’étais fâchée contre moi-même car je me sentais incompétente.  

Il me fallut attendre jusqu'en 1997, lorsque Ngoc Anh avait 20 ans, pour toucher des allocations d’un montant de 84.000 dôngs (6,4 €) par mois. A partir de 2001, elle était classée parmi les malades mentaux et bénéficiait des médicaments gratuits, ce qui était un véritable soulagement financier pour moi. 

 Quant à Tuân Anh, mon fils, il était très gentil avec moi et travaillait bien à l’école pour me faire plaisir. Après son bac, il passa un certain nombre de concours et fut admis à la Faculté d'Économie et à la Faculté de Médecine. Tout le monde lui conseilla de choisir la Faculté d'Économie car en ce moment, l’économie de marché se développait, après 4 ans d’études dans cette faculté, il pourrait trouver facilement un bon travail et avoir un bon salaire, alors que pour la médecine il lui faudrait au moins 6 années d’études. Malgré tout, il voulait absolument apprendre la médecine, avec l’espoir de pouvoir plus tard soigner sa sœur handicapée et prendre soin de sa mère pendant ses grands âges.  

Je suis très heureuse d’avoir un fils comme lui qui est pour moi un grand soutien moral. Quand il était petit, il allait à l’école le matin, l’après-midi il travaillait ses leçons et faisait ses devoirs à la maison tout en veillant sur sa sœur, pendant que j’étais au travail. Aujourd’hui, il est en 4e année de médecine, je me sens un peu mieux, car j’ai à mes côtés un fils qui est prêt à partager mes joies et  mes chagrins. 

Je suis habituée à la vie dure avec une fille handicapée. Le problème est que maintenant, à 60 ans et retraitée, ma santé se dégrade et je souffre d’une néphrolithiase. Je m’inquiète énormément pour ma pauvre Ngoc Anh, si jamais un jour je n’ai plus de force ou ne suis plus là, qui s’occupera d’elle ? Ainsi, j’ai décidé de prendre une assurance vie au plus bas prix, malgré mes maigres ressources, cela l’aidera à vivre quand arrivera ma fin et ainsi lui évitera de devenir un fardeau pour son frère. 

J’ai toujours essayé d’être positive dans la vie et contente de mon sort, de mes conditions pour ne pas voir tout en noir. Autour de moi, il y a mes frères et sœurs, mes amis, sans oublier des correspondants lointains qui m’ont donné sans cesse du réconfort et du courage. Je suis très reconnaissante envers ces braves cœurs.

 

Le grand-père, le professeur et le compagnon  

(par Mme Nguyen Hac Dam Thu, psychologue, journaliste et amie de la famille,

Traduction du vietnamien en français par Mme Loan SANDEAU)  

Lorsque Monsieur Nguyên Tê Dô prit sa retraite en 1979, il ignorait complètement qu’un ex-mécanicien comme lui, d’une usine de textile, pourrait devenir un jour professeur. En effet, pour son petit fils Tùng, il dut prendre le chemin de l’enseignement car Tùng était aveugle d’un œil dès sa naissance et  son deuxième œil était déjà très faible. Pour expliquer ce handicap du petit Tùng, je dois vous préciser que son père, Monsieur Son, canonnier pendant 6 ans sur le champ de bataille dans la région ouest de la province de Quang Tri durant la guerre contre les américains, avait été en contact avec l’agent orange. Monsieur Son était le seul fils parmi les trois enfants de M. Dô. Les deux enfants de M. Son, nés en 1975 et en 1979 étaient handicapés. La sœur aînée de Tùng, qui souffrait d’une paralysie cérébrale depuis sa naissance, était aussi grande qu’une fillette de 6 ans. Elle dépendait entièrement des soins de sa mère. Elle était à la fois aveugle, sourde et muette et ne savait rien faire d’autre que de pleurer et gémir. 

Tùng était un garçon sensible, intelligent, doté d’une bonne mémoire et avait notamment l’oreille fine. Depuis que l'enfant avait huit mois, Monsieur Dô, ayant le pressentiment que le deuxième œil de son malheureux petit-fils deviendrait un jour complètement inefficace, consacrait tout son temps et son esprit pour lui. Sentimental de nature, cet homme expérimenté et autodidacte avait décidé de prendre en charge l’éducation du petit. Il le prenait souvent dans ses bras et le berçait de ses chansons pour s’endormir avec lui. Il discutait et jouait avec l’enfant, inventait des jeux pour stimuler ses sens comme un vrai psychologue. Il était à la fois le père et la mère de l’enfant.

 

A cinq ans, Tùng adorait écouter le monocorde à la radio, Monsieur Dô lui fabriqua un monocorde avec la moitié d’un bambou, une boîte de lait vide et la veille corde à frein d’un vélo. Avec cet instrument, Tùng apprit à jouer le morceau “Qui aimerait l’Oncle Hô plus que les enfants ?”. Voyant que son petit-fils était doué en musique, Monsieur Dô fit une demande d’admission pour lui au Cercle Culturel des Enfants, mais étant presque aveugle, il ne fut pas admis. Monsieur Dô se rendit compte qu’il ne pouvait attendre de l’aide de quiconque. Il commença alors à lui apprendre des poèmes, des contes et des chansons de manière à ce qu’il puisse les exprimer en musique avec inspiration. Ainsi lors d’un concours de musique organisé par l’école, Tùng obtint des notes maximales, grâce à son histoire de la “Pagode au Pilier Unique” et sa chanson du “Bruit du Pilon au Village Bom Bo” qui avaient beaucoup plu et ému les auditeurs. De ce fait, Tùng fut admis au Cercle Culturel et c’était une grande joie pour toute sa famille qui lui donna en récompense un vrai monocorde, l’instrument de son rêve. C’était là que commença sa carrière de musicien traditionnel avec le monocorde.

 

A cause de son problème de vue, il était très difficile pour lui d’apprendre à lire et à écrire. Chaque fois qu'il était appelé au tableau, il devait écrire en gros caractères et mettre ses yeux tout près du tableau pour voir les lettres, son nez était, à cause de cela, souvent taché de craie. Cependant, c’était un enfant studieux et persévérant. Il avait un an de retard car son grand-père avait mis un an à le préparer pour la première année à l’école élémentaire. Il voulait qu'il atteigne un niveau bien supérieur à celui des autres enfants de son âge, afin de pouvoir être admis dans une école normale. Conscient qu’il pourrait être renvoyé d’un jour à l’autre à cause de son problème de vue, Tùng travailla dur dès sa première année de scolarité, il avait toujours neuf ou dix points pour le vietnamien et l’arithmétique (au Vietnam, les notes sont sur 10). A huit ans, Tùng commença à composer des vers et sa tante lui fit cadeau d’un livre de notes. Alors, Monsieur Do prit l’initiative d’y noter les premiers vers du petit et composa des vers simples pour l’encourager dont voici quelques exemples :

 

A huit ans Tùng joue du monocorde

Sa musique est claire comme l’eau d’un ruisseau

 

            Monsieur Dô savait bien que Tùng avait des difficultés avec la lecture. Pour lui donner un peu d’optimisme, il lui fit cinquante quatre petits dessins avec des couleurs vives dans son livre de notes car il savait également que le petit adorait contempler les dessins. Moi-même, j’apprécie vraiment Monsieur Dô qui était pour son petit-fils un véritable professeur. A travers des dessins comme : la Tortue dorée reprend l’épée du roi Le, Madame Triêu Thi Trinh partit en guerre sur le dos d’éléphant, le serment de Trân Hung Dao, l’histoire du carambolier, la musique de Thach Sanh, etc.… il avait pu donner à son petit fils d’excellentes leçons de vietnamien, d’histoire et de géographie. Je pense que si tous les enfants pouvaient recevoir des leçons d’art de cette manière, ils pourraient tous dessiner et composer des poèmes. Cela aiderait à développer leurs sentiments et leurs dons. 

            Le pressentiment de Monsieur Dô devint une réalité en 1991, lorsque Tùng était en sixième, son œil dont l’acuité visuelle était d’un sur dix devint complètement aveugle. Monsieur Dô l’emmena dans tous les hôpitaux qu’il connaissait pour le faire soigner, mais en vain. Il était prêt à lui offrir un de ses yeux mais les nerfs optiques du petit étaient totalement abîmés par la dioxine, il n’y avait pas d’espoir de sauver sa vue. Monsieur Dô se mit à apprendre le Braille avec son petit-fils et n’arrêtait pas de l’encourager. Tùng fut transféré à l’école Nguyên Dinh Chiêu, réservée aux élèves non-voyants. Tous les jours, Monsieur Dô l’emmenait à l’école sur son vieux vélo. Il ressentait la souffrance de son petit-fils et savait que seule la musique pourrait le réconforter. Il était très heureux lorsque le petit réussit le concours d’entrée à la faculté de musique traditionnelle du Conservatoire de Hanoi. Grâce aux exercices qu’il avait fait depuis son plus jeune âge lorsqu’il était au Cercle Culturel, le petit Tùng participa au concours avec confiance. Au début, un des professeurs du Conservatoire avait montré son inquiétude à l’égard de ce candidat aveugle, en lui disant :  « déjà la musique n’est pas facile pour les voyants, pour un aveugle c’est encore pire… ».  

Mais Monsieur Dô ne se contentait pas de voir son petit-fils réussir le concours du Conservatoire, ce qui lui permettait de devenir un jour musicien, il l’encouragea à participer au concours de la Faculté de Composition en 1993. Monsieur Dô et M. Son, le père de Tùng, collectionnèrent pour le petit des cassettes des compositeurs célèbres dans le monde. Tùng avait maintenant 9 symphonies de Beethoven. Tous les amis de la famille, résidents à l’étranger, en particulier en France, à chaque visite, lui apportèrent des cassettes rares qu’on ne pouvaient pas trouver au Vietnam.  

En 1999, Monsieur Dô était comblé lorsque Tùng fut admis au Conservatoire, section universitaire et à l’Université en Faculté de Musicologie - Composition. Il obtint 35 points au concours d’admission, alors que 21 points suffisaient à un candidat pour être admis. Je me souviens que quelques années auparavant, Monsieur Dô craignait que Tùng eût des difficultés pour entrer à l’Université, car la littérature vietnamienne était parmi les épreuves qu’il devait passer. Il était allé faire une demande d’admission à quelques lycées pour Tùng aux cours de littérature, histoire et géographie comme auditeur libre. Mais aucun établissement ne voulait prendre un élève non-voyant. Monsieur Dô se mit alors à étudier la littérature, l’histoire et la géographie  pour les enseigner à son petit-fils. Tous les jours, il passait des heures à en discuter avec lui.  

Au premier concours national de musique traditionnelle organisé à Hanoi en 1998, grâce à sa patience, ses exercices et sa confiance en lui-même, et notamment aux encouragements de son grand-père, Tùng obtint un prix d’encouragement en solo et en concert. A la suite de ce résultat, le Conservatoire de Hanoi l’inscrivit à titre exceptionnel, sans avoir passé le baccalauréat, au concours d’admission à la Faculté de Musicologie - Composition, section universitaire, à l’Université de Hanoi.  

Ainsi commencèrent ses années d’études universitaires avec beaucoup de passion et de confiance. Tùng faisait sans cesse des progrès avec l’aide des professeurs compétents et consciencieux. Il allait en même temps à deux Facultés sans pour cela connaître la fatigue, quoique la Faculté de Composition demandât une grande capacité de création et d’intelligence. Il commença à composer des chansons pour les écoliers. A ce moment-là, les gens ne parlaient plus de son état d’aveugle car les bons résultats qu’il obtenait chaque année prouvaient largement ses facultés et ses dons.   

Je me souviens, il y a 5 ans, le docteur Bernard Doray, psychiatre, demanda à Tùng si parfois il lui était arrivé d’avoir des idées noires. Tung lui répondit :  « j’ai une famille merveilleuse, ils ne m’ont jamais laissé tomber, surtout mon grand-père. J’ai été un peu déçu quand les écoles m’ont refusé parce que je suis aveugle. Mais mon grand-père est toujours avec moi, il m’a aidé à surmonter des obstacles et à avoir confiance en moi. Il m’a fait comprendre qu’avec mes efforts personnels, ma persévérance et ma volonté, j’arriverai à mon but ». 

Cette année, Monsieur Dô n'a plus à porter Tùng sur son vieux vélo mais sur une nouvelle mobylette. Un vietnamien résidant en Italie , après avoir assisté à la représentation de Tùng au Conservatoire et écouté l’histoire du grand-père et du petit-fils, avait offert une mobylette à Monsieur Dô. Un homme d'affaires allemand a aussi offert 600 USD à Tùng afin qu'il puisse s'acheter un ordinateur et une dame anonyme, à Hanoï, lui a offert un piano pour qu'il puisse pratiquer ses exercices à la maison.

Dans l'histoire de Tùng et de son grand-père, le proverbe "Aide-toi et le ciel t'aidera" prend tout son sens.

 

 

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